Questions - réponses sur l'espéranto

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Réponses à quelques lieux communs ou préjugés sur l'espéranto

Quelques éléments de grammaire espéranto

Grammaire de l'espéranto

 

C'est une langue artificielle, sans racines !

       Les chaussures sont artificielles et l'amanite phalloïde naturelle, et franchement je préfère les chaussures... Plaisanterie mise à part, la réponse est: oui et non.

       Remarquons tout d'abord que cette critique de langue artificielle n'est jamais adressée à l'italien, remanié par Dante, au russe, réformé par Lomonossov, à l'hébreu moderne, mis au point vers 1882, ni à l'indonésien, langue officielle depuis 1928, une synthèse issue des très nombreux dialectes indonésiens. Pourquoi ? Peut-être parce que l'espéranto est la seule langue construite qui ne soit ni nationale, ni ethnique, ni religieuse : sa diaspora est internationale, mais également indépendante.

       Zamenhof a effectivement créé - avec génie - les règles de base de la langue, son noyau grammatical, ses principes et son vocabulaire de base, ses racines.  Mais il ne l'a pas fait ex nihilo, il a réalisé une brillante synthèse de diverses langues, tranchant avec son prédécesseur - le volapük - qui, lui, tout en poursuivant le même but, était effectivement abstrait, inventé.

       Rappelons que l'idée, la nécessité même, d'une langue internationale pour en finir avec la «malédiction» de Babel, a été perçue par les plus grands esprits : Voltaire, Rabelais, Jules Verne, entre autres. Les élites ont toujours appris la langue diplomatique du moment ou celle(s) des pays limitrophes, mais en raison de la difficulté intellectuelle et pratique (temps nécessaire, coût) de parvenir dans une langue étrangère à un niveau de fluidité permettant une conversation, cette solution a montré ses limites.

       Mais loin des élites, les peuples eux aussi en ont ressenti la nécessité: les marins et les zones commerciales ont vu naître divers sabirs. Les Indiens de l'Amérique avaient leur langue des signes, au vocabulaire certes restreint, mais adapté aux informations pratiques de leur mode de vie, langue qui a souvent été apprise par les premiers trappeurs ou explorateurs de l'Ouest américain.

       Si l'idée d'une langue de communication performante était présente depuis des siècles, Zamenhof l'a réussie en réalisant une incroyable synthèse, certains parlent même d'un miracle. Nous n'avons pas trouvé d'arguments en faveur de son origine divine (!). Il est plus probable qu'à nouveau un homme "ordinaire" - mais idéaliste et polyglotte - a voulu défier la malédiction de Babel.

       Peut-être est-ce le fruit de la rencontre entre son génie linguistique (ou son don en langues, peu importe) et les circonstances: ayant grandi dans une ville alors russe (Białystok) où s'opposaient quatre communautés, quatre langues (polonais, russe, yiddish et allemand), de quatre alphabets différents, son jeune idéalisme l'a poussé à réaliser l'impossible. La formule "il ne savait pas que c'était impossible, alors il l'a fait" ne pourra jamais s'appliquer aussi bien.

       On l'a vu, au contraire du volapük, Zamenhof avait son "cahier des charges" bien clair dans son esprit: simplicité, régularité, mais aussi un aspect familier (ceci est clairement apparent dans sa correspondance avec l'inventeur du volapük). Il a donc délibérément choisi de piocher dans différentes langues européennes, mais aussi mondiales pour la régularité grammaticale, pour que l'espéranto paraisse familier à tous.

       L'alphabet, déjà: la phonétique a été choisie afin d'être facilement reconnaissable, et facile à prononcer pour le plus grand nombre de populations. Certains sons n'existent pas en français (par exemple la jota espagnole, son qui existe aussi en arabe et en russe, par exemple), le son du pluriel est pris au grec. Les sonorités rappellent l'italien et l'espagnol, la répartition voyelles/consonnes proche des langues européennes communément dites chantantes : français, espagnol et italien. La régularité grammaticale, comme en chinois, en vietnamien, et la structure combinatoire (combinaison de monèmes invariables) telle qu'elle existe en chinois, en indonésien. La régularité phonétique: comme l'ukrainien ou le tchèque. L'accent tonique fixe (sur avant-dernière syllabe), comme en français (dernière syllabe), en polonais (avant-dernière), en hongrois (première). Le remarquable choix de préfixes et suffixes qui permettent la dérivation des mots à partir d'une racine: par exemple le diminutif -et est le même qu'en français (fourche/fourchette), ainsi que le préfixe re- ( pour action répétée). Le vocabulaire de base, un choix de racines qu'il a proposées, il y a environ deux tiers de racines latin-grec et un tiers de germaniques (merci = dankon).

       C'est ce choix qui fait souvent paraître l'espéranto familier autant qu'étranger, quelle que soit notre langue natale.

       Par la suite, pendant un siècle, les locuteurs, sans l'aide d'aucun état ni aucune instance officielle (hormis des radios), par leurs seules passion et conviction en la valeur de cette invention, ont complété le vocabulaire et l'ont actualisé (vocabulaire professionnel divers, informatique), tout en respectant les principes de base. Ces règles de base ont d'ailleurs été si bien conçues que la langue a gardé sa régularité, sa spécificité, confirmant ainsi ses qualités intrinsèques.

       On pourrait qualifier l'espéranto de Linux des langues.

       Loin d'être artificiel, l'esperanto est naturel, en cela qu'il utilise la logique naturelle des langues (l'assimilation généralisatrice, terme du pédagogue français Jean Piaget), la tendance а dériver des mots. Rappelons que l'apprentissage d'une langue natale consiste, pour un enfant, а apprendre des règles, mais surtout а en apprendre toutes les exceptions, c'est-а-dire а bloquer ses réactions naturelles, les circuits neuronaux qu'il vient juste d'établir. C'est ce processus de refoulement de ce qu'il a envie de dire qui est а l'origine des mots d'enfants que nous trouvons si charmants et qui sont pourtant le fruit d'une grande difficulté pour eux, et leur attire l'inévitable “explication” internationale : on ne dit pas comme ça !

- Serrurier, plombier, poissonnier, chaussurier.
- Ah non, faut dire cordonnier, ou а la rigueur bottier.
- C'est un journalier, le monsieur qui écrit dans le journal ?
- Ah non, tu vas le vexer, c'est un journaliste !
- Maman a dégaré la voiture !

       Zamenhof a choisi, au contraire, de systématiquement accepter cette logique des langues, donnant ainsi à sa langue une richesse et une liberté incroyables. Un exemple : en français les prairies verdoyent, le ciel peut rougeoyer, mais apparemment rien ne peut “bleuoyer”. "Bleuoyer" est pourtant possible en russe et... en espéranto, où toutes les couleurs peuvent colorer si elles en ont envie. En sport, on peut skier. Mais en espéranto, on peut non seulement skier (skii, désinence en "i" des verbes а l'infinitif) mais également "bicycler" (bicikli). On peut chanter, mais aussi "musiquer" (muziki).

Extrait d'un site Internet, sur la relativité du qualificatif d'artificiel :

       Cela dit, la langue française est elle-même artificielle. D'abord, par son orthographe. Prenez le mot "doigt". Jusqu'au XVIe siècle, ce mot s'écrivait "doi". Puis, les clercs qui copiaient les textes ont décidé d'aligner le mot sur son parent latin, "digitum", ce qui a donné "doigt". (Les mauvaises langues ont suggéré qu'étant payés à ligne, les copistes avaient intérêt à allonger les mots!) De plus, pour des raisons esthétiques et mercantiles, les copistes ont souvent doublé des consonnes, puisque les longs traits des f, des s, des t et des p donnaient du cachet aux manuscrits. Ou le mot "huile": il s'écrivait "uile", mais les copistes y ont ajouté un h pour le différencier du mot "ville", qui s'écrivait alors "uile", avant l'introduction de la lettre v. Ou le s de "temps", qui ne sert qu'а rappeler "tempus"... la liste de caprices inutiles est longue!

       Et ce n'est qu'au XVIIe siècle que l'Académie française a fixé le véritable usage du français, soit celui "qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorants et les simples femmes". Eh oui! L'Académie l'a écrit noir sur blanc... Ce standard édicté par l'Académie a ensuite été utilisé pour l'enseignement du français dans toute la France. Malgré tout, à l'époque de la Révolution, le français n'était vraiment parlé que par 10% des Français. On pense qu'environ 25% des Français ne le connaissaient pas du tout. Ils parlaient surtout leur langue locale: basque, corse, gascon, etc. Dans les années 1790, "en vue de mieux faire connaître la langue française à tous les petits Français, il avait pourtant été décidé de mettre dans chaque école un maître pour l'enseigner, mais on n'avait pas pu trouver assez d'enseignants connaissant suffisamment la français. On crée alors les écoles normales d'instituteurs, destinées à apprendre le français à ces derniers." ("L'Aventure des langues en Occident", H. Walter).

       C'est une langue sans racines ? Bien au contraire: on l'a vu, les racines du vocabulaire sont les nôtres, essentiellement latines et grecques, avec quelques germaniques et autres groupes. En collant au plus près de l'étymologie, on peut dire qu'on réapprend la source des mots, nos racines profondes, et c'est une des raisons pour lesquelles l'espéranto a de grandes qualités propédeutiques.

       A noter aussi qu'il existe de plus en plus un fonds commun de vocabulaire mondial, dont les mots sont certes différents d'une langue à l'autre, mais on y reconnaît la racine commune : "daktari" en swahili, "doktor" en malais et en indonésien, "télévision" etc.

       Finalement, l'espéranto évolue comme toutes les langues, adaptant la terminologie à l'évolution de la société. L'espéranto, comme le français, a dû créer des mots informatiques, qui concernent les ordinateurs ou Internet, faute de trouver des racines latines ou grecques à ce sujet ! Et auparavant, il a bien fallu inventer "télévision", car il me semble bien que dans le film Gladiator, les Romains ne regardent jamais la télé, ils préfèrent les jeux du cirque. Les langues dites naturelles ont donc aussi leur part d'artificialité, ou plutôt d'évolutivité.

       On peut également dire que toutes les langues sont artificielles – étymologiquement "faites avec art". En ce sens qu’elles sont toutes issues de l’esprit humain, et toutes basées sur des langues qui les ont précédées (hormis les tentatives de langues créées ex-nihilo, jusqu’à présent toujours des échecs).

       L'espéranto, si l'on excepte sa naissance, évolue finalement comme toute les langues dites naturelles, tout en respectant ses caractéristiques essentielles, sa régularité, sa rationalité, sa facilité, tout à fait adaptées au rôle qu'il s'est donné de langue de communication internationale : entre les nations et entre les langues nationales.