C'est une langue élitiste
(variante : "c'est un jeu pour une élite qui a le temps de s'amuser") (variante : "ils ont que ça à foutre ?")
C'est le « choix » de l'anglais comme langue mondiale qui est élitiste, car sa maîtrise nécessite pour les jeunes des séjours linguistiques, des stages, voire dès la scolarité secondaire des cours de soutien par des nounous authentiquement anglophones, payés à prix d'or par les parents, pour l'avenir de leurs enfants.
Cette « élite », celle des décideurs, des politiciens, des journalistes, des hauts fonctionnaires, des animateurs télé, des professionnels de la pub et des médias est globalement déjà anglophone, par nécessité professionnelle, par conviction ou par simple conformisme.
Cette « élite » est souvent réfractaire à l'espéranto, et c'est dans ce milieu que se perpétuent le mieux les clichés et préjugés moqueurs sur l'espéranto, les commentaires faussement bienveillants ou tout simplement ignorants - « une idée brillante qui a échoué. »
Nul ne peut tout savoir, même parmi les élites à qui manque parfois un brin de curiosité intellectuelle.
Car il faut de l'humilité pour admettre que peut-être, il existe quelque chose d'important dont on a jamais entendu parler, une solution autre que l'anglais ou le mythique multilinguisme.
L'espéranto, effectivement créé par un personnage hors du commun, un polyglotte génial dont l'œuvre est encore largement sous-estimée, puis développé par des esprits curieux et souvent polyglottes, est au contraire une solution populaire, une langue de communication spécialement conçue pour être infiniment plus facile (au moins dix fois) que toute autre langue nationale, et donc pour être accessible au plus grand nombre à un niveau utile, par sa simplicité structurelle et sa totale régularité par rapport à une autre langue « naturelle » que ce soit l'anglais, le français, ou bientôt le chinois...
Sa diffusion au cours du 20e siècle, si elle a forcément été guidée par une élite éclairée, pour s'enthousiasmer, pour organiser les congrès, pour faire des traductions, des revues, des dictionnaires, des poèmes, des romans, s'est faite, sauf exceptions (quelques politiciens, quelques propositions à la SDN, à l'ONU, quelques rapports officiels courageux, mais toujours des tentatives isolées peu suivies), hors du cercle de ces décideurs et de ces leaders d'opinion, sans soutien officiel d'un Etat, d'une religion ou d'une organisation classique.
Ces élites, que nous montrent-ils comme exemples en faveur du multilinguisme pour tous ?
- Des linguistes de métier qui parlent cinq à dix langues depuis l'enfance.
- Des journalistes qui utilisent quotidiennement l'anglais.
- Des hauts fonctionnaires de Bruxelles qui sont obligés de maîtriser l'anglais (sinon ils n'auraient pas été engagés en raison de la discrimination à l'embauche qui sévit en toute illégalité, l'Europe étant officiellement pour l'égalité des langues).
- Des écrivains étrangers qui écrivent dans un français brillant.
- Des enfants bilingues du fait des origines ethniques mixtes, ou dont les parents travaillent à l'étranger.
Sans parler des feuilletons remplis de clichés où l'agent secret parle six langues sans accent... et où n'importe quel agent du FBI parle le russe, outre l'espagnol, quasiment deuxième langue du pays ; ou des clichés que l'on colporte : les Russes sont meilleurs en langues, les Nordiques aussi, de toute façon les Italiens sont plus dragueurs et les Français embrassent mieux, etc.
Et de cette somme de cas particuliers on déduit que chacun est capable de pratiquer trois ou quatre langues à un niveau utile de conversation, ou d'en comprendre une de chaque groupe linguistique en compréhension passive (théorie, ou plutôt hypothèse non démontrée du multilinguisme passif), comme si tout un chacun devait devenir tout à la fois maçon, plombier, ébéniste, chirurgien, mécanicien, chimiste, etc. Jamais aucune enquête n'a été faite sur le niveau réel en langues d'une population ou d'un sous-groupe de celle-ci, à l'aide d'une échelle de niveau précise. Le Ministère dispose d'évaluations du niveau en première langue des bacheliers, mais cette étude reste dans une armoire d'un sous-sol devant laquelle il y a en permanence un garde (armé).
En fait, on nous culpabilise en entretenant le mythe que chacun est capable d'être un vrai polyglotte. Et voici encore d'autres "preuves" puisées à la sagesse populaire :
- Si on veut, on peut !
- Si on peut apprendre sa propre langue, on peut en apprendre une deuxième, une troisième, etc., raisonnement à poursuivre jusqu'à x langues (total à préciser prochainement par le Ministère de l'Education nationale et la Commission européenne des langues). Tout comme on ramasse dans l'enfance les petits cailloux : un, deux, trois, quatre, cinq...
En chassant d'un revers de savant les remarques discordantes de vrais polyglottes qui sont loin d'être tous unanimes :
- Un bon niveau dans une langue étrangère est un énorme travail, tant en heures qu'en investissement intellectuel, et doit se doubler d'un effort tout aussi grand pour simplement entretenir ce niveau.
- Aucune étude scientifique n'a démontré la supériorité de l'apprentissage précoce d'une langue étrangère. Au contraire, les seules qui existent ont conclu soit à un effet nul, soit à des effets négatifs.
Il y a certes des cas isolés où cela s'est bien passé pour l'enfant de familles polyglottes, mais d'autres témoignages familiaux font état de perturbations dans l'apprentissage de la langue maternelle.
- Deux langues également maîtrisées est un exercice déstabilisant, une langue ayant toujours tendance à dominer.
Nota : par souci d'objectivité, ci-après le lien avec un très intéressant entretien où le Président du Conseil supérieur de la langue française de la communauté Wallonie-Bruxelles (qui n'est pas espérantophone et ne mentionne absolument pas cette langue), exprime son scepticisme sur le multilinguisme au vu de la situation dans son pays, et plaide en outre pour un enseignement de la grammaire qui mettrait l'accent sur les points fondamentaux qu'on retrouve dans toutes les langues à des degrés divers, sans décortiquer à l'extrême comme cela se fait souvent au primaire, au risque de provoquer un rejet, et en reportant une analyse plus fine vers 15 ans: http://www.synec-doc.be/francite/rev26/wilmet.html
- On est plus créatif dans sa langue maternelle. En connaître plusieurs difficiles, n'est-ce pas du temps que l'on aurait pu consacrer à autre chose ?
- Peu de gens arrivent à un bon niveau dans une langue étrangère (et les « enquêtes » d'Euobaromètre à ce sujet ne sont que des sondages, des auto-sondages même, et n'ont absolument rien d'enquêtes sérieuses), encore moins atteindront ce niveau dans un hypothétique multilinguisme, fût-il passif.
- En outre, les gens ont-ils en général d'abord le besoin, puis l'envie d'apprendre plusieurs langues étrangères, envie au point de faire l'énorme effort que cela représente durant des années ? Nous pensons que non. Et l'envie est au moins aussi importante dans l'étude des langues que les prédispositions naturelles, au dire des vrais polyglottes.
Le bon sens populaire - qui voit parfois juste - n'aurait-il pas conclu depuis longtemps ce que nos "élites" persistent à nier, que le multilinguisme est une chimère ?
Bref, on nous bourre le mou, comme on dit en français (familier) !
Pour revenir au titre : l'espéranto élitiste ? Non.
L'anglais est élitiste, le chinois ou le français sont élitistes, le multilinguisme est élitiste (et pure théorie), mais l'espéranto est populaire, car il a été spécialement conçu comme une solution de communication destinée à tous, une langue destinée à vaincre la malédiction de Babel, un outil de communication internationale comme les élites de toutes les époques l'ont rêvé. Ces élites polyglottes du passé, une véritable élite en un temps où le plus grand nombre était illettré, savaient justement la difficulté des langues (diplomates européens, par exemple, musiciens, écrivains voyageurs).
S'il a fallu patienter des siècles (les sabirs n'étaient que des esquisses chaotiques), c'est que sous ses apparences de facilité et de simplicité, la structure de l'espéranto est faussement simple, c'est une œuvre d'art.
Il fallait le génie de Zamenhof qui, bien que sans diplôme officiel de linguiste (puisque ophtalmologue), a pu imaginer dès l'adolescence une sorte de synthèse des trois ou quatre langues qu'il maîtrisait déjà, et des quelques autres sur lesquelles il avait de bonnes bases, en essayant d'atteindre un noyau de base des langues.
Il a ensuite réussi à donner à cette mosaïque épurée une cohérence qui a permis à sa langue de devenir « nia lingvo» (notre langue, pour ses locuteurs), sans perdre ses qualités de base, dont sa simplicité est avec son efficacité la qualité essentielle d'une solution à la communication mondiale qui ne soit pas élitiste.
Cet aspect social du problème avait été perçu dès le début par Zamenhof, laissons-le conclure :
"Toute langue vivante, et, à plus forte raison, toute langue morte, est tellement hérissée de difficultés qu'une étude tant soit peu approfondie n'est possible qu'à ceux qui disposent de beaucoup de temps et de gros moyens financiers. Une telle langue ne serait pas une langue internationale au sens propre, mais une langue internationale réservée aux classes supérieures de la société." "Par contre, une langue conçue avec art [lingvo arta] pourrait être rapidement maîtrisée par toutes les catégories de la société humaine, non seulement l'intelligentsia et les riches, mais même les plus pauvres et les plus ignorants des paysans."
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